Nous soutenons l'occupation de l'église St-Laurent par le Collectif-R afin d'y constituer un refuge contre les renvois de requérant-e-s d'asile débouté.e.s. Stop aux renvois Dublin! Soutenez le refuge et signez le manifeste:

mardi 13 février 2018

Femme isolée, âgée et malade : 90 jours au centre fédéral

9 février 2018
Rachel a dû faire ses trois mois au centre fédéral de Vallorbe. Elle y aura passé toutes les fêtes de fin d’année alors que sa procédure d’asile était terminée depuis le 28 novembre lorsque le SEM a rendu une décision négative et de renvoi de Suisse. Elle est sans famille dans ce grand centre de vie collective où on mange à la cantine bruyante en faisant la queue son plateau à la main avec 150 autres personnes, essentiellement des hommes, et où on dort dans la promiscuité et le manque d’intimité dans des dortoirs collectifs sur des lits superposés étroits, collés deux à deux pour gagner de l’espace, plantés le long des murs en rang, autant que la pièce peut en contenir. « Les gens viennent et partent et moi je suis toujours là. Je suis fatiguée et angoissée. La nuit je ne dors pas. J’ai mal à la tête. J’ai des problèmes de haute tension, à 170, 140, 150… Je suis très angoissée par mon état, mais ils ne veulent pas que j’aille chez le médecin. J’ai vu seulement un gynécologue, une fois, pour un contrôle. Je supplie chaque jour pour aller voir un médecin. Ils me donnent du paracétamol et me disent d’attendre mon transfert. Cela fait trois mois que j’attends. Tous les jours je vais supplier Monsieur Olivier pour mon transfert, mais c’est toujours « plus tard, plus tard ». Il y a des jeunes qui sont restés deux mois, et moi, j’ai 55 ans, je suis toujours là… [pleurs] … [pleurs] … [pleurs] … J’ai besoin de voir une psychologue… Je suis à bout. »

Les raisons pour lesquelles les gens, et particulièrement les personnes souffrantes ou socialement plus exposées, doivent rester pendant des semaines voire des mois dans un centre fédéral aménagé comme un hall de gare (mais sans les lumières des magasins) restent mystérieuses. Serait-ce pour favoriser les échanges interculturels entre les populations, pour la création d’un espace de vie communautaire solidaire, ou pour le développement des activités économiques locales par l’offre d’emplois de service d’intendance, de conseil en santé naturelle et d’agent de sécurité ? Impossible de comprendre. Il n’y a pas de raison autre que répressive en réalité, une volonté délibérée de garder les gens sous l’emprise de l’autorité, en situation semi-carcérale, dans la dépendance de survie et la soumission aux injonctions et autres règlements internes. C’est une volonté d’humiliation, c’est-à-dire d’écrasement de la liberté personnelle. Lorsque le quotidien est réglé par l’autorité, on perd sa qualité d’individu libre et autonome, c’est-à-dire sa dignité.

À la question « pourquoi faut-il rester trois mois voire quatre mois dans un centre fédéral ? », le SEM répond: « c’est parce qu’il y a un recours contre notre décision négative ». Quel rapport ??! Ou bien : « C’est parce que c’est la loi. » Trop facile… Même pour la notification de la décision de renvoi, la présence au centre fédéral n’est pas nécessaire. Les gens la reçoivent sous forme de courrier remis à l’entrée sans aucune explication. Cela revient au même que de retirer l’enveloppe de la boîte aux lettres à son domicile. Il n’y a que les actes de saisie des empreintes digitales et d’audition des personnes en présence d’un interprète qui peuvent justifier l’obligation de maintenir les gens au centre fédéral. Ces actes sont généralement accomplis pendant la première semaine du séjour. Au-delà de 7 jours, la prolongation de l’assignation au centre dévalorise les personnes, les démoralise et les épuise.

D’une manière générale, le critère de vulnérabilité des femmes isolées a disparu des préoccupations des autorités fédérales. Les autorités n’ignorent pourtant pas qu’elles proviennent de milieux sociopolitiques discriminants et que la plupart d’entre elles ont déjà été victimes d’abus et de violences.

Rachel par exemple est une femme séparée d’un mari alcoolique et violent. Ce fait seul devait entraîner son attribution rapide à un canton. Il fallait ajouter à cela qu’elle a besoin de voir un médecin, qu’elle est une femme isolée alors que la population du centre est essentiellement masculine ce qui est inapproprié, et qu’elle est une femme d’un certain âge, qui a besoin d’intimité, de repos et de pouvoir cuisiner ses propres repas selon ses propres horaires. Les nuits dans les dortoirs collectifs et les repas de pâtes huileuses au thon ne sont pas appropriés non plus. Ce régime de vie en soi manque de respect à son égard. C’est sans compter les fouilles et les contrôles de documents par des agents de sécurité en uniforme à chaque sortie/entrée du centre, l’assignation à des tâches ménagères et les interdictions de sorties dont elles sont assorties, et les violences verbales ou physiques quotidiennes au vu et au su de tous. Les résidentes comme Rachel sont contraintes d’en être les témoins, simplement parce qu’elles sont là. Dans ce milieu très discipliné et contrôlé, où aucune activité n’est prévue autre que d’attendre pendant des jours et des jours, les bagarres sont fréquentes, entre les requérants d’asile, ou à l’entrée lorsque les agents de sécurité se disputent avec les jeunes hommes d’origine africaine, arabophone, afghane ou d’Europe de l’est, peu importe.

D’une manière générale, les femmes, les enfants, les personnes âgées ou malades en pâtissent plus lourdement. Leur situation individuelle n’est pas prise en compte. Le SEM n’a qu’un seul objectif : faire sa loi, plier la population requérante d’asile à sa discipline, à ses instructions, à son ordre juridique, celui de l’autorité toute puissante. Les femmes ou les vieux n’ont qu’à s’adapter.

Pour citer ou reproduire l’article :

Femme isolée, âgée et malade : 90 jours au centre fédéral, février 2018, http://droit-de-rester.blogspot.ch/

lundi 12 février 2018

Pétition en faveur de la famille Martseniuk

Cela fait 4 ans que Mme Mariia Martseniuk et son époux M. Valerii Martseniuk, ainsi que leurs enfants Marta, 12 ans, et Vladyslav, 11 ans, vivent en Suisse, et depuis 2016 au Foyer EVAM de Ste-Agnès à Leysin. Chiasso, Biasca, Ste-Croix, Le Mont-sur-Lausanne et enfin Leysin, sont les étapes du parcours de requérants d’asile de la famille Martseniuk. Ces derniers ont fui la guerre et la discrimination raciale en Ukraine en mars 2014. Les quatre membres de la famille Martseniuk font actuellement l’objet d’une assignation à résidence au Foyer EVAM Ste-Agnès à Leysin en vue d’un renvoi, car leur demande d’asile n’a pas été acceptée.

Dans la station des Alpes vaudoises, la famille Martseniuk est unanimement appréciée. Les enfants sont particulièrement bien intégrés au sein de l’Etablissement scolaire Leysin – Les Ormonts. M. Valerii Martseniuk – interprète s’exprimant aussi bien en ukrainien, russe, polonais, italien et français – travaille en tant qu’auxiliaire pédagogique pour des étudiants apprenant le français. Il est aussi actif au sein de la société théâtrale de Leysin. Mme Martseniuk terminera, pour sa part, sa formation d’auxiliaire de santé en avril. Ainsi, la famille pourra rapidement être indépendante financièrement. Toute la famille est un exemple d’intégration réussie. Un retour forcé en Ukraine serait particulièrement dramatique pour les 2 enfants et pour Mme Martseniuk. En effet, après 4 ans de scolarisation en Suisse – pendant lesquels ils ont appris à lire et à écrire – réintégrer une école en Ukraine dans une autre langue et un contexte socioculturel différent mettrait en danger leur bon développement.

Nous, soussignés, demandons au Grand Conseil du canton de Vaud et au Conseil d’Etat de ne pas exécuter le renvoi de cette famille pour lui donner une chance d’avenir.

Signez la pétition

vendredi 26 janvier 2018

La famille Useinov ne doit pas être renvoyée!

En 2011 Abdullah Useinov et sa femme, Nazmie Useinova, arrivent en Suisse avec leur petite fille Mendie. Ils fuient la Macédoine où M. Useinov est menacé par des groupes violents locaux et où ils sont discriminés en tant que Roms. Ils déposent une demande d’asile à Vallorbe et ils sont transférés à St-Croix et puis à Yverdon. En 2012 naît leur deuxième enfant, Enes.

 La famille s’intègre facilement dans son quartier, grâce notamment à leur rapide apprentissage du français. Les enfants s’épanouissent à l’école locale: Mendie en 5ème année et Enes  en 2ème année. M. Useinov a participé pleinement aux programmes d’activités de l’EVAM et fait du bénévolat à Yverdon, déterminé à faire pleinement partie du tissu social de sa ville.

Après des réponses négatives à leur demande d’asile, la famille fait en 2017 une demande de régularisation, selon l’article 14 de la Lasi. Malgré leur parfaite intégration et la promesse de contrat de travail présenté par M. Useinov, la demande est refusée. Dès lors, ils vivent sous la menace constante d’un renvoi de force.


La famille Useinov ne peut pas rentrer en Macédoine. M. Useinov y risque sa vie. Les enfants ne connaissent pas le macédonien. Madame est malade, elle et les enfants souffrent de cette situation instable et sont suivis par des psychologues. En Suisse, ils pourraient finalement bénéficier d’une vie stable et en sécurité. 

Pétition à télécharger et renvoyer au plus vite à Coordination Asile Migration, CP 5744, 1002 Lausanne

Qui écoute les enfants les plus démuni·e·s?

Chercheurs, experts en sciences juridiques et hauts fonctionnaires se réunissen ce 26 janvier à l’UNIL pour une journée dédiée à la participation des enfants dans les décisions qui les concernent, sous l’impulsion du département de la formation de la jeunesse et de la culture du canton de Vaud. Au même moment, depuis le début de l’année le canton a assigné à résidence de nombreuses familles en vue de les renvoyer. Le Collectif Droit de rester est particulièrement inquiet pour trois familles, soit cinq enfants, dont quatre scolarisés, menacées de renvoi immédiat.

Enfants mis en danger par la politique migratoire suisse et vaudoise

Alors même que l’événement dénommé Réflexe Participatif cherche à mettre en place des réponses aux besoins des enfants du canton, trois familles différentes sont tétanisées chez-elles, assignées à résidence en vue d’un renvoi forcé. Quatre quatre scolarisés depuis plusieurs années et un né en suisse voient leur vie menacée par une décision politique qui ne les a aucunement pris en compte.

Trois familles : trois menaces de renvois impitoyables

En 2011 Abdullah et Nazmie Useinov arrivent en Suisse avec leur petite fille Mendie. Ils fuient la Macédoine où M. Useinov est menacé par des groupes violents locaux et où ils sont discriminés en tant que Roms. En 2012 naît leur deuxième enfant, Enes. Après des réponses négatives à leur demande d’asile, la famille fait en 2017 une demande de régularisation. Malgré leur parfaite intégration et la promesse de contrat de travail présenté par M. Useinov, la demande est refusée. Dès lors, ils vivent sous la menace constante d’un renvoi de force. Les enfants vont à l’école à Yverdon depuis plusieurs années et ne connaissent pas le macédonien. Leur maman est malade et ils souffrent tous de cette situation instable et sont suivis par des psychologues. En Suisse, ils pourraient finalement bénéficier d’une vie stable et en sécurité mais le canton en a décidé autrement.
Mme Tegy, 29 ans, éthiopienne, et son fils d’une année ont quitté la Grèce après la disparition du père de l’enfant. Seule en Grèce avec son bébé, et bien qu’elle ait obtenu la protection de cet Etat, Mme Tegry n’avait pas accès à un logement stable ni à des soins médicaux pourtant indispensable. Ils ne survivaient que grâce aux distributions de nourriture gratuite. Seule avec son enfant Mme Tegry a entrepris un difficile voyage vers la Suisse où elle a demandé l’asile. Sa demande a été rejetée et les autorités suisses cherchent à la renvoyer avec son fils en Grèce. Afin de faciliter son renvoi, Mme Tegry est assignée à résidence au foyer EVAM. Le 16 janvier 2018 une dizaine de policier sont venu la chercher. Face à son refus de lâcher son enfant qui s’était réfugié dans ses bras, les policiers sont repartis en la menaçant de revenir bientôt, de la menotter et de la séparer de force de son enfant durant le vol vers Athènes.
La famille X. vit depuis quatre ans en Suisse, ces deux parents ukrainiens et leurs enfants, aujourd’hui âgés de 11 et 13 ans, se sont parfaitement intégrés. Parlant français, le père, plurilingue, travaille comme auxiliaire pédagogique et la mère a suivi une formation d’auxiliaire de santé. Les enfants, scolarisés depuis tout ce temps en Suisse, sont des élèves exemplaires avec d’excellentes notes, la fille suivant aujourd’hui la voie prégymnasiale. 
Les quatre membres de la famille X. font actuellement l’objet d’une assignation à résidence au Foyer EVAM Ste-Agnès à Leysin en vue d’un renvoi, car leur demande d’asile n’a pas été acceptée. Ils vivent dans un état d’angoisse permanent par peur de se faire arrêter.

Une situation inacceptable pour les enfants exilés

L’article 12 de la Convention Internationale de L’ONU Relative aux Droits de l’Enfant stipule que chaque enfant a le droit de s’exprimer et est pris en considération sur les décisions qui le ou la concerne. Or ces enfants n’ont nullement été entendus par les autorités malgré le fait qu’un renvoi les séparera de tout ce qui leur est familier et sécurisant.


Le Collectif Droit de Rester Lausanne dénonce ces renvois inhumains et souhaite pointer du doigt l’hypocrisie du canton, qui se targue de prendre en compte la voix des enfants vaudois alors même qu’il ignore celles des plus démunis. Le collectif demande l’arrêt immédiat de la procédure de renvoi ainsi que la régularisation de ces deux familles.

vendredi 19 janvier 2018

Le collectif apporte le débat sur l'accès à l'emploi à l'EVAM


Aujourd’hui 19 janvier 2018, le Collectif Droit de Rester s’est invité à un repas organisé à la cafétéria du siège administratif de l’EVAM (route de Chavannes 33, Lausanne) pour rappeler à la direction de l’EVAM et aux autorités en charge de l’asile dans le canton de Vaud, leur revendication au droit au travail et à la formation et leurs demandes d’amélioration des conditions de vie dans les foyers. Muni·e·s de pancartes et de tracts, les membres du Collectif Droit de rester ont interpelé M. Dürst, Directeur de l’EVAM, M. Philippe Leuba, ainsi que les autres cadres et responsables politiques présents sur la situation des personnes déboutées vivant dans les foyers, subissant des règlements inhumains et forcées à l’inactivité en raison de l’interdiction de se former ou de travailler qui leur est imposée, parfois depuis de longues années.

Pour rappel, une pétition en faveur du «Droit au travail et à la formation pour toutes et tous!» a été lancée le 26 novembre 2017. La récolte de signatures est toujours en cours. En effet, près de 800 personnes déboutées de l’asile vivent dans le canton de Vaud, certaines depuis des années leur renvoi étant impossible ou inexigible, sans avoir la permission de faire une formation ou de travailler. Pourtant, le droit au travail, comme le droit à la formation, sont des droits fondamentaux de chaque être humain. Une copie du dossier a été remise en mains propres aujourd’hui à Philippe Leuba.

La situation des jeunes est particulièrement dramatique. Arrivé·e·s en Suisse souvent mineur·e·s, ils et elles ont fait l’école obligatoire dans le canton, avant de commencer un apprentissage, et de le terminer lorsqu’il n’est pas interrompu par la fin d’une procédure d’asile. Malgré leur formation, ces jeunes se retrouvent ensuite sans activité, condamné·e·s à une assistance minimale alors qu’ils et elles ont des compétences reconnues qui pourraient profiter à la société. Il en va ainsi par exemple de M.A.K., d’origine ivoirienne, qui a obtenu un CFC en soins et santé communautaire, avant de recevoir une interdiction de travail. Habitant Lausanne depuis 7 ans, M.A.K explique: «Je me sens inutile, on m’assujettit en me condamnant au rang d’assisté au strict minimum vital, dans l’anonymat total, désœuvré avec l’interdiction de travailler malgré ma bonne volonté et ma promesse d’engagement. Psychiquement ce système est dégradant et inhumain.»

Cet été, le Collectif Droit de rester avait également déposé à la direction de l’EVAM une lettre demandant l’amélioration des conditions de vie dans les foyers. À ce jour l’EVAM n’a toujours pas répondu et les réponses reçues de la part du Conseiller d’État Leuba n’ont satisfait à aucune de leurs revendications.

Le Collectif et les personnes concernées désirent, par l’action d’aujourd’hui au siège de l’EVAM, attirer l’attention sur la situation inacceptable des personnes vivant à l’aide d’urgence depuis des années dans le canton de Vaud et privées de leurs droits fondamentaux.




jeudi 11 janvier 2018

Nouveau renvoi tragique en Italie

La famille Alaoui [nom d’emprunt], d’origine syrienne, vivait à Damas, pratiquement sous les bombes avant de fuir le pays. Ils étaient dans la guerre et sous le siège de l’armée depuis quatre ans. Ils entendaient les tirs et les explosions, il y avait des morts dans la rue et plusieurs fois les soldats conduisaient des rafles au hasard et emportaient de force les jeunes hommes. Finalement leur maison a été détruite par deux explosions au cours d’un raid aérien. La famille a vécu une année en Libye jusqu’à ce que la situation de sécurité se dégrade à nouveau. Il y avait des échauffourées et les barrages étaient de plus en plus fréquents, ainsi que les arrestations chicanières des miliciens qui ne cessaient de leur demander leurs papiers en leur disant que c’étaient des faux, ou cherchaient des prétextes pour leur extorquer de l’argent.

Ils ont pris un «gros bateau» et sont arrivés sur les côtes de la Sicile. La police a installé un check point directement sur le port à la descente du bateau. Leur nourrisson avait une forte fièvre et un médecin qui se trouvait sur le bateau avait dit qu’il devait être conduit à l’hôpital. Les policiers ont refusé que le bébé y soit amené tant que les formalités d’enregistrement n’étaient pas accomplies.

À l’hôpital, la petite a été gardée de 4 h du matin à 16 h le jour suivant. Puis ils sont partis. Ils ont erré pendant deux jours avant de se rendre à Milan où ils ont envisagé de passer la nuit dans un parc. Une personne parlant l’arabe les a abordés et les a conduits dans un endroit où ils pourraient dormir. C’était les sous-sols d’un bâtiment, avec de petites fenêtres trop hautes pour voir dehors, où s’entassaient 15 personnes, dont plusieurs enfants. Ils dormaient assis par terre. Il n’y avait rien, aucun aménagement, pas de matelas ni même de cartons au sol. L’endroit était malsain et nauséabond, mais il faisait très froid dehors. Après trois jours, ils sont venus en Suisse où ils ont demandé l’asile.

Ils sont arrivés tous ensemble, Mme et M. Alaoui et leur bébé, les parents et deux frères de Madame. Pour des raisons inconnues, le SEM a attribué les parents et les frères au canton de Neuchâtel, et le couple avec le bébé au canton de Vaud. Madame n’avait jamais vécu sans ses parents et cette séparation incompréhensible a été une souffrance pour elle.

Toute la famille s’est rapidement trouvée prise dans les procédures Dublin de renvoi vers l’Italie. Mais le canton de Neuchâtel a renoncé au renvoi des parents et des frères qui vont maintenant rester en Suisse pour leur demande d’asile. Tandis que le SPOP met tout son zèle à renvoyer Mme Alaoui, son mari et leur petite fille âgée maintenant de 1 ½ an.

Or, la famille est très vulnérable. L’enfant est née prématurément avec un poids de moins de 1 kg! Dans les premiers jours, les premières semaines et les premiers mois de sa vie, où la famille vivait dans des conditions extrêmes en situation d’exil, ses parents ont maintes fois cru qu’elle allait mourir. Ils ont contracté des angoisses importantes et une sensibilité accrue aux risques liés aux déplacements forcés. Madame est effrayée à l’idée de se trouver à nouveau déstabilisée par un renvoi dans un pays où elle a mal vécu, dans un état de détresse et où il n’est nullement garanti qu’ils auront accès à un logement, ni aux soins médicaux indispensables au bon développement de l’enfant.

Elle se trouverait séparée pour de vrai de ses parents dont la présence et le soutien sont pourtant indispensables. Un certificat médical explique en effet que l’enfant est suivie régulièrement en neuropédiatrie du fait d’un handicap causé par une naissance prématurée et des séquelles neurologiques. L’enfant présente un retard de développement moteur. Il s’agit d’un handicap à long terme avec un pronostique réservé.

Le renvoi de la famille en Italie est contraire aux intérêts de l’enfant qui a besoin de stabilité, de préserver ses liens avec ses grands-parents et ses oncles, et d’un suivi neuropédiatrique spécialisé au long cours.

Ce suivi serait irrémédiablement interrompu, ce qui porterait une atteinte irréversible à la santé de l’enfant qui souffre d’un handicap moteur susceptible de ne pas évoluer positivement. Toute atteinte à la santé, prévisible et potentiellement irréversible, en toute connaissance de cause, est un mauvais traitement au sens de l’article 3 CEDH.

La coupure de l’enfant de son environnement constitué en Suisse, à un âge où il n’est pas en mesure de comprendre les raisons de ces changements et moins encore la séparation d’avec ses grands-parents, porte atteinte à son sentiment de sécurité et à son bien-être. L’exécution du renvoi emporterait violation du droit de l’enfant au respect de sa vie familiale au sens de l’article 8 CEDH.

Actuellement, M. Alaoui a été placé en détention administrative. Son épouse est paniquée et désorientée. Une fois de plus la sécurité et la santé de sa fille sont exposées à un danger, ce qui est insupportable.

La place de l’enfant et les questionnements sur son bien-être sont insuffisants dans les décisions tant fédérales que cantonales en matière d’asile, ce qui aggrave considérablement la brutalité des renvois Dublin et porte atteinte au droit des familles de vivre dans la dignité et en paix. Les intrusions disproportionnées de l’autorité de police dérangent et détruisent le cadre qu’elles instaurent parfois avec peine, censé garantir la sécurité de leurs enfants. 
 
Droit de rester, 11 janvier 2018.

Pour citer ou reproduire l’article :
Nouveau renvoi tragique en Italie, janvier 2018, http://droit-de-rester.blogspot.ch/

dimanche 17 décembre 2017

Aide d’urgence : seulement survivre



7 décembre 2017       « Je suis en Suisse depuis 8 ans et demi maintenant, toujours sans rien, sans statut et sans perspectives. J’ai quitté mon pays il y a 17 ans, quand j’avais 15 ans, et je ne pourrai plus jamais y retourner. Je suis une étrangère là-bas, à cause d’une guerre d’indépendance, et je n’ai plus aucune famille. Depuis, j’ai traversé différents pays, le Soudan, le Liban, la Libye, en Grèce, en Italie. Partout j’ai essayé de travailler et de reconstruire ma vie, mais j’ai été chassée et je ne trouvais pas de conditions pour assurer ma survie. Souvent même, et surtout, je n’étais pas en sécurité en tant que jeune femme seule et sans soutien de famille. En Suisse j’ai reçu une décision négative parce que l’autorité ne reconnaît pas que nous sommes érythréens. Mais nous n’avons aucun moyen de le prouver. L’Éthiopie refuse de nous délivrer des documents, car nous ne sommes pas leurs nationaux, et l’Érythrée de même parce nous n’avons pratiquement pas vécu là-bas. Moi, je n’y suis même jamais allée et je ne connais personne sur place. Mes parents sont morts avant même que je quitte le pays. Je n’ai jamais connu ma mère et j’avais 7 ans quand j’ai perdu mon père. J’ai été élevée par une tante avec qui j’ai fui au Soudan. Je ne sais pas où elle est maintenant, j’ai perdu son contact depuis plusieurs années. Tout ce que j’ai encore comme famille est avec moi : ce sont mon mari et nos deux enfants.

Nous sommes à l’aide d’urgence depuis 8 ans, sans autorisation de travailler, sans autorisation d’être là ni sans autorisation d’exister. J’ai 32 ans maintenant et j’ai passé toute ma jeunesse sans aucun droit de progresser dans ma vie, de suivre une formation ou de me rendre utile, ni de me créer une vie professionnelle. Comment est-ce que je vais pouvoir rebondir après un tel creux dans mon parcours ? Ma vie aura été un gaspillage d’une énergie pourtant énorme que j’avais pour aller de l’avant, mais j’ai été bloquée dans tous mes projets par des circonstances qui me sont extérieures et sur lesquelles je n’ai pas d’influence. Je ne veux pas être dépendante de l’assistance parce que je sais travailler. J’ai envie d’être autonome et de faire des choses pour mes enfants, comme tout le monde. Tous ceux qui sont arrivés en même temps que nous ont un permis, mais nous non.

Tout est bloqué dans ma vie. Nous partageons deux pièces d’un petit appartement. Nous devons dormir tous les quatre avec nos deux enfants dans la même pièce ce qui est désagréable pour tout le monde. Nous manquons d’espace et les enfants sont agités. Il y a parfois des tensions à la maison. Les enfants grandissent et posent de plus en plus de questions, surtout l’aîné qui va à l’école et voit comment vivent les autres enfants. Il demande tous les jours « pourquoi on n’a pas d’argent ? » pour acheter un petit pain ou un jouet ou un vêtement, « pourquoi on ne va pas en vacances ? » quand ses camarades de classe rentrent de vacances et racontent où ils sont partis, « pourquoi je ne peux pas faire du karaté ? ». Il voudrait faire du karaté, mais c’est impossible pour nous de payer une activité extrascolaire. L’EVAM nous donne 50 frs par semaine et par enfant. C’est impossible de nourrir un enfant avec 50 frs par semaine, si on compte encore les couches pour la plus jeune ou le lait en poudre. Il n’y a pas assez pour seulement se nourrir. Chaque achat, depuis 8 ans, est rigoureusement pesé et compté. Nous ne sommes jamais sûrs d’avoir assez à manger jusqu’à la fin de la semaine.

Tout est compliqué et honteux pour moi. Je n’ose pas dire autour de moi dans quelle situation je suis parce que je me sens dépendante de la charité ce qui est honteux. Je dois me cacher. Des fois j’ai l’impression que ma condition de sous-humaine est écrite sur mon visage, que les gens dans la rue vont savoir que je n’ai pas d’argent, que je n’ai pas le droit d’exister ni d’être là. Je voudrais travailler et aider mes enfants à grandir dans des conditions normales comme tout le monde, et non pas tout le temps devoir leur dire « non, ce n’est pas possible », « non, nous ne sommes pas comme les autres ». Leurs questions me remplissent de tristesse et de désespoir. Des fois je ne trouve plus ma voix pour leur répondre. Elle s’éteint dans ma gorge qui se serre et j’ai envie de pleurer. Souvent je pleure quand je suis seule à la maison, ou des fois devant les enfants, car je suis à bout de forces et je n’arrive plus à me retenir.

J’ai beaucoup lutté pour faire face depuis ma fuite du pays, mais maintenant cela fait trop d’années que je me sens comme un fantôme ou comme dans une vie de néant. J’ai l’impression de tourner en rond dans une cage, comme en prison. Je ne peux rien faire de mon existence, de valorisant ou de constructif. Il est particulièrement pesant d’être impuissant à créer pour nos enfants une vie normale, comme celle des autres enfants ici, et de devoir toujours vivre dans le retrait et l’isolement social, parce qu’on ne peut pas faire des activités avec d’autres gens, faute d’argent. Aller boire un café entre amies, c’est impossible pour moi. Offrir un tour de manège à mes enfants, un spectacle de marionnettes, un chocolat pendant une promenade au bord du lac, impossible. Tout est impossible. Je n’en ai tout simplement pas les moyens. Ma priorité chaque jour est uniquement de faire en sorte que nous ayons assez à manger.

C’est une lutte sans fin également pour trouver des chaussures et des habits à la bonne taille et de saison. Un jour, j’ai acheté une veste pour mon fils sur internet parce que c’est beaucoup moins cher. À la poste, ils ont refusé de me remettre le paquet, parce que j’avais le « papier blanc », et que ce n’était pas valable. Ils ont renvoyé le colis à l’expéditeur ! J’ai beaucoup pleuré ce jour-là de me sentir comme au rebu. J’ai été humiliée de n’avoir pas d’identité et de n’être personne, et de n’avoir pas même le droit de recevoir une veste pour mon fils par la poste, comme s’il s’agissait d’un crime. J’ai demandé sans cesse et sans cesse à l’EVAM de me procurer un programme d’occupation, même contre une toute petite rémunération, n’importe lequel, pourvu que je puisse faire quelque chose et ramener un peu d’argent à la maison. On me disait toujours « il n’y a pas de place, attendez six mois ». Et ainsi six mois plus tard, et encore six mois plus tard, et encore six mois plus tard… Depuis 8 ans je n’ai eu accès à aucun programme d’occupation, sans doute parce que je suis la femme qui doit rester à la maison s’occuper des enfants ! Mon mari a pu en suivre seulement deux, ce qui n’est pas suffisant pour nous aider vraiment.

Des fois j’ai des idées noires. J’arrive complètement au bout de cette situation. Il m’arrive de penser que je deviens folle, que je vais passer dans une dépression qui va m’aspirer complètement, dont je ne pourrai plus jamais sortir. Je sens comme quelque chose de détruit au fond de moi à force d’avoir dû me battre en vain contre des murs, des barrières et des interdits. Je ne souhaite qu’une seule chose, c’est pouvoir enfin aider mes enfants à grandir bien, dans une vie avec de vraies possibilités et de vraies perspectives. Pour le moment, cela m’est interdit. Je ne peux pas éduquer mes enfants comme il faut, parce que je suis à « l’aide d’urgence », une aide de secours, juste pour survivre. »




Pour citer ou reproduire l’article :
Aide d’urgence : seulement pour survivre, publié sur le site de Droit de rester pour tou∙te∙s, décembre 2017, http://droit-de-rester.blogspot.ch/